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Des filles et des garçons

Le développement de l'identité sexuée

Au cours des premières années de leur vie, les enfants découvrent qu'il existe deux sexes et qu'ils appartiennent à l'un des deux. Or jusqu'à 4 ans, ceci n'est pas l'objet d'une certitude. Il faut attendre 6-7 ans pour qu'ils comprennent que leur sexe ne changera pas et qu'il est d'origine biologique. Avant, la distinction entre masculin et féminin s'appuie sur des caractéristiques externes : coiffure, vêtement, activités.

Les caractéristiques socioculturelles attachées à chaque sexe jouent un rôle essentiel dans le développement et les connaissances de ces caractéristiques influencent notoirement les comportements. Dès l'âge de 2-3 ans, les enfants ont adopté les attributs propres à leur sexe. Ils savent distinguer jouets féminins et masculins ; ils préfèrent jouer avec des compagnons de même sexe. Ces comportements traduisent l'appropriation précoce des rôles liés à chaque sexe (et propres à chaque culture). Les parents jouent évidemment un rôle capital dans le renforcement de ces conduites différenciées. Il est à noter que c'est dans la deuxième année de la vie que ce renforcement est le plus différencié, surtout à l'égard des garçons. Ceux-ci sont dissuadés d'utiliser des jouets féminins, alors qu'il y a une plus grande tolérance à l'égard des filles à utiliser des jouets masculins. Mais ces dernières les rejettent très précocement. Les parents ne sont pas les seuls modèles : livres, films, publicités, actualités, pratiques sportives… véhiculent beaucoup de stéréotypes de genre et façonnent les représentations des enfants. Encore aujourd'hui par exemple, les médecins sont majoritairement incarnés par des hommes et le personnel soignant (infirmière, aide-soignante) par des femmes.

Le besoin de se différencier en tant que garçon ou fille et de construire une bonne image de soi conduit à une dévalorisation de l'autre sexe et à l'adoption des stéréotypes de genre. Vers 5-6 ans, les enfants font preuve d'une grande rigidité : chaque sexe est associé à des rôles et des comportements bien précis, les transgresser constitue une faute grave. Ceci s'explique par la fragilité de l'identité de genre qui à cet âge qui repose encore sur des traits externes. Tout manquement risque d'engendrer une confusion. À partir de 7 ans, les enfants sont capables d'une certaine flexibilité qui se restreindra de nouveau à l'adolescence.

La mixité

« On pourrait dire que la mixité socialise également les deux sexes à un égal apprentissage de leurs positions sociales inégales. » (N. Mosconi, Travail, Genre et Sociétés n° 11, 2004)

La mixité imposée par la loi en 1975 à tous les établissements publics a fait l'objet depuis quelques années d'une réflexion sur les nouveaux modes de relation qu'elle pouvait engendrer. La présence des filles et des garçons dans une même classe implique des rapports sociaux de sexe, tant pour les relations entre enfants que pour les relations entre enseignants (majoritairement féminins) et enfants.

Or la mixité devrait impliquer la prise en compte des différences développementales et tempéramentales des deux sexes. Si c'est rarement le cas, ce n'est pas pour autant que les enfants font l'objet d'un traitement identique.

Les stéréotypes et les comportements qui en découlent

Les stéréotypes sont des traits et des caractères que l'on attribue automatiquement d'une manière rigide aux membres d'une catégorie sociale. Ils ont la particularité d'être asymétriques, valorisant le groupe dominant (dans ce cas, les garçons), dévalorisant le groupe dominé (les filles). Ils s'appuient sur des normes de sexe qui constituent «  un puissant outil de naturalisation de la différence des sexes qui légitime dans notre univers symbolique la domination masculine » (C. Marro). Autrement dit, la croyance qu'il existe deux sexes biologiques qui se traduisent par des caractéristiques psychologiques bien précises rend compte de ce processus. N. Mosconi et C. Zaidman notamment soulignent combien cette différence supposée des comportements liés au sexe est utilisée pour gérer la classe : par exemple alterner le placement des garçons et des filles dans la salle de classe pour créer un climat coopératif et limiter l'agitation des garçons !

Les stéréotypes de genre sont à l'œuvre à l'insu même des enseignants. Et s'ils peuvent reconnaître des différences, il est beaucoup plus difficile de leur faire admettre qu'elles conduisent à des inégalités.

« Les enseignant(e)s débutant(e)s sont beaucoup plus enclin(e)s à gérer les enfants "avec le pilote automatique" des stéréotypes que leurs collègues expérimenté-e-s. Néanmoins, si les comportements les plus marqués s'estompent au fur et à mesure avec l'expérience, d'autres plus insidieux perdurent. Ces comportements, souvent inconscients, alimentés par les représentations sociales, aboutissent à des apprentissages différents en terme de savoir-être, savoir-faire mais aussi en terme de savoir tout court » (V. Houadec, 2009).

Parmi les nombreuses études qui le montrent, une recherche réalisée en Suède (2008) a consisté à enregistrer et analyser les échanges entre adultes et enfants au cours de la journée. Les enseignantes furent stupéfaites de découvrir à quel point leurs attitudes changeaient en fonction du sexe de l'enfant. Ainsi, lors du repas de midi, seules les filles étaient sollicitées pour apporter les plats. Lors des jeux moteurs, les garçons étaient encouragés, alors que les filles suscitaient plutôt des propos de prudence.

Les enseignant(e)s communiquent plus avec les garçons (56 %) qu'avec les filles (44 %). Ils les interrogent plus souvent et plus longtemps, répondent plus à leurs interventions spontanées, leur donnent des consignes plus complexes, quand ils sont en position scolaire haute, les gratifient de plus d'encouragements et aussi de plus de critiques (N. Mosconi, 2004).

La dynamique du groupe classe permet de comprendre (en partie) les différences de comportement des enseignants. Dans une classe mixte, le groupe des garçons est plus bruyant et plus mobile que celui des filles. En s'adressant plus aux garçons, les adultes répondent inconsciemment à la pression qu'exercent les garçons et tentent ainsi de maintenir un climat compatible avec un fonctionnement stable de la classe.

Parmi les comportements différenciateurs, les études ont montré une moindre utilisation des prénoms des filles lorsque l'enseignant(e) s'adresse à elles (C. Zaidman, 1996 ; V. Houadec, 2009).

La répercussion de ces stéréotypes et des pratiques qui en découlent sur l'image de soi entraîne une moindre confiance en elle des filles.

Les matières

Quelle que soit la discipline enseignée, les femmes y ont très peu de place. L'histoire, la littérature et les sciences sont majoritairement faites par les hommes. Les filles ont donc peu de modèles d'identification au contraire des garçons.

« Les filles sont meilleures en français et les garçons en maths. C'est ce que pensent bon nombre d'enseignants. Leur attitude est dictée par cet a priori. Cela se traduit concrètement, lors des cours de maths, par un plus grand nombre de questions posées aux garçons. Les filles sont jugées comme ayant moins de potentialités pour les mathématiques que les garçons (A. Arlégan). À performance égale, les garçons sont considérés comme naturellement doués pour les sciences alors que les filles doivent fournir des efforts pour arriver au même niveau » (V. Chauveau).

Les différences de temps alloué se cumulent au cours de la scolarité de l'élève : les garçons recevraient de fait environ 36 heures de cours de mathématiques de plus que les filles, entre le primaire et la fin de la seconde année du collège (M. Duru-Bellat, 1990).

Les différences sont subtiles et les enseignants ne peuvent en être conscients. Il faut une observation de leurs pratiques quotidiennes et une analyse pour qu'ils réalisent qu'ils n'interrogent pas du tout de la même façon en maths les filles et les garçons. « Dans les observations, deux cas de figures se sont présentés. Si une fille ne répond pas assez vite, un garçon est interrogé à la suite et s'il ne fournit pas la réponse attendue, jamais la fille qui avait mis un peu trop de temps à élaborer sa réponse, n'est ré-interrogée. Si c'est un garçon qui est sollicité en premier et qui met trop longtemps à répondre, il sera ré-interrogé s'il a réussi à élaborer sa réponse entre temps. […] Lorsque les jeunes enseignant(e)s ont besoin d'un rappel du cours précédent, d'une synthèse : "Dis-moi ce qu'on a fait hier", "Qu'est-ce qu'on a appris en maths ?", ils et elles s'adressent de préférence à une fille. En revanche, lorsque la question posée par l'enseignant(e) nécessite de la part de l'élève une émission d'hypothèse : "Comment va-t-on faire pour partager les bonbons de ce sachet ?", ce sont les garçons sont interrogés » (V. Houadec, 2009).

En physique, les copies des garçons sont mieux évaluées que celles des filles si elles sont bonnes, mais plus sévèrement si elles sont mauvaises.

Lors des activités physiques et sportives, la différenciation fille-garçon est criante. Souvent la mixité est rompue. Même si l'activité est identique pour les deux sexes, garçons et filles sont séparés.

Les manuels

Beaucoup continuent de véhiculer les stéréotypes de genre : les femmes sont associées aux tâches ménagères et aux courses, les hommes, à une profession et aux loisirs. Les enseignants (surtout les débutants) prennent rarement de la distance par rapport aux représentations de ces manuels.

Et après ?

Alors que les filles réussissent mieux à l'école que les garçons (apprentissage plus facile de la lecture, moins de redoublements, plus d'inscrites en filière générale, plus d'étudiantes à l'université…), leur orientation les dirige vers des filières moins prestigieuses et moins bien rémunérées (sauf exception, comme les filières médicales ou juridiques par exemple).

En 2013, la mise en place d'un programme (« ABCD de l'égalité ») pour les élèves de la grande section de maternelle au CM2 et à leurs enseignants, a pour objectif de « déconstruire des stéréotypes de genre ». Expérimenté dans 5 académies, il fera l'objet d'une évaluation avant d'être généralisé dans toutes les écoles à la rentrée 2014.

En pratique

• S'il est relativement facile de repérer les différences de comportements entre les filles et les garçons, il nettement moins de changer ses propres attitudes vis-à-vis des deux sexes qui s'appuient sur des conditionnements anciens et bien ancrés.

• Il est essentiel d'être conscient de ses propres représentations et stéréotypes à l'origine de pratiques pédagogiques différenciées en fonction des sexes. Par l'effet Pygmalion, les élèves ont tendance à se conformer aux attentes des enseignants pour être appréciés. L'autonomie des filles doit être valorisée au même titre que celle des garçons : ces derniers sont plus encouragés à utiliser leurs propres ressources et plus félicités que les filles.

• Puisqu'on sait que les filles sont peu appelées par leur prénom et qu'elles sont souvent cantonnées à un rôle de répétiteur dans la classe, il faut veiller à mémoriser leur nom et à les solliciter pour répondre aux questions et leur laisser le temps de formuler des réponses. La même discipline (lever le doigt avant de prendre la parole) doit être imposée à tous les élèves pour que les garçons ne prennent pas la parole d'autorité, avec tolérance de la part de l'enseignant, alors que les filles se font tancer pour ne pas avoir levé la main. L'agitation des filles étant beaucoup moins tolérée que celle des garçons, il convient d'essayer d'avoir le même niveau d'exigence vis-à-vis des deux sexes.

• Il va de soi que les propos normatifs des enfants doivent également être relevés, tous comme les stéréotypes sexués dans les manuels.

• Cette préoccupation pour l'égalité des sexes ne doit pas être limitée aux séances pédagogiques. Ce qui se passe en récréation, entre les cours et à la cantine donne lieu à des comportements qui demandent une grande vigilance de la part des enseignants. On sait que la cour de récréation fait l'objet d'une occupation large et animée de la part des garçons, les filles se repliant sur les bords et les parties délaissées pour parler ou jouer. Attirer leur attention sur ce phénomène leur apprendra à partager plus équitablement cet espace.

• Enfin, rappelons qu'au-delà des caractéristiques propres à chaque sexe et des différences entre eux, chaque enfant a sa propre personnalité et que les différences intra-sexes peuvent être supérieures aux différences inter-sexes.