Dire lire écrire

Apprendre à écrire

Écrire nécessite un apprentissage qui s'étend de la maternelle au collège. L'écriture n'est pas une activité naturelle et les règles qu'elle comporte sont telles qu'elle ne peut découler des activités graphiques spontanées des jeunes enfants.

Écrire ne se réduit pas à tracer des lettres enchaînées les unes aux autres pour former des mots. L'enfant doit d'abord comprendre que chaque lettre renvoie à un son, que chaque son constitue une partie du mot, l'enchaînement de ces sons formant le mot. L'écriture est donc liée à la lecture et en dépend.

Écrire ne se réduit pas non plus à une maîtrise technique. Celle-ci sert d'abord à écrire ce que l'on pense et elle s'inscrit dans un contexte culturel qui lui donne son sens.

Vygotski, psychologue russe décrit un processus en plusieurs étapes :

  • pour écrire, il faut d'abord un motif, un objectif. Pourquoi on écrit ? à quoi ça sert d'écrire ?
  • il faut penser, anticiper le contenu de ce qui va être écrit ;
  • la pensée doit s'organiser sous forme de langage intérieur structuré ;
  • enfin ce langage intérieur doit se traduire dans des phrases organisées respectant les règles d'écriture, d'orthographe, pour pouvoir être compris.

Chacune de ces étapes peut être à l'origine de difficultés.

La langue orale n'est pas la langue écrite. Les enfants issus de milieux défavorisés où le langage est réduit et sert à exprimer des états, des besoins et non pour élaborer des connaissances, des analyses, sont éloignés de la langue écrite qui correspond à une langue construite et élaborée. De même, les écrits ont des statuts différents que l'enfant va découvrir et qu'il sera capable de reproduire (narration, analyse, mode d'emploi…).

L'apprentissage de l'écriture s'inscrit dans une double dimension :

  • la technique graphique qui permet de représenter le langage ;
  • la pratique culturelle qui fait référence à des niveaux de langage différents.

Les aspects moteurs

L'acte d'écrire n'implique pas que la main. L'ensemble du corps à travers la posture sous-tend le geste d'écriture. La position assise, les pieds à plat, le dos droit et sans appui, le poids du buste reposant sur l'autre bras, le bras scripteur dans le prolongement de la feuille, semble la plus adaptée.

L'objectif de cet apprentissage est d'aboutir à une automatisation nécessaire pour que l'écriture cursive soit rapide et fluide. Deux paramètres vont évoluer : la précision et la vitesse. Les lettres maladroites et tremblées disparaitront et l'enchaînement sera de plus en plus rapide. Pour réaliser cette automatisation, des règlesdoivent être respectées dans le tracé des lettres (point de départ, sens de rotation, lever du crayon, freinage du geste) et les liens entre les lettres. Il faut à la fois exécuter des mouvements fins et précis du poignet et des doigts et effectuer un déplacement de la main de la gauche vers la droite, en respectant un intervalle vertical constant.

L'écriture en miroir est un phénomène normal chez les débutants. Le système visuel de notre cerveau est construit de telle sorte qu'il apprend à négliger la symétrie. En effet, dans la vie courante, on voit souvent un même objet sous des angles différents et il est économique de reconnaître immédiatement qu'il s'agit du même objet. L'écriture en miroir n'est pas une spécialité des gauchers. De nombreux débutants sont susceptibles de présenter ce type d'écriture qui disparait spontanément chez la quasi-totalité des enfants.

Les étapes

1. La phase motrice (de 18 mois à 2 ans)

À partir de 18 mois, l'enfant produit spontanément des gribouillages. Vers 12-18 mois, la prise du crayon est palmaire (opposition des doigts à la paume). Vers 2 ans, le crayon est tenu entre le pouce et les doigts. L'enfant fait des mouvements de balayage avec les deux mains. Ensuite il produit des tracés circulaires, mais dans un seul sens : le sens horaire avec la main droite et antihoraire avec la main gauche. Les mouvements partent principalement du coude et de l'épaule.

2. La phase perceptive (de 2 à 3 ans)

Peu après 24 mois, l'enfant contrôle visuellement ses tracés, cela lui permet de réaliser des tracés plus discontinus. La vision suit d'abord la main, puis elle accompagne le geste graphique et guide la main.

3. La phase représentationnelle (de 3 à 4 ans)

À partir de 3 ans, le répertoire graphique de l'enfant augmente encore. Il est mieux contrôlé et plus varié. L'enfant peut réaliser des boucles, des vagues, etc. Vers 3-4 ans, il apprend à faire des cercles dans les deux sens (horaire et antihoraire) avec la même main. Visuellement, l'enfant perçoit la différence entre le dessin et l'écriture. Ce n'est pas avant 4 ans que l'enfant comprend la portée symbolique de l'écriture. Il réalise les simulacres d'écriture pour les tracés eux-mêmes.

4. La phase de la genèse de la lettre (de 5 à 6 ans)

L'enfant dessine les lettres en les recopiant pour apprendre à écrire son prénom, notamment. Il s'agit d'une étape préparatoire à l'apprentissage de l'écriture. Le stock de lettres mémorisées est faible et reste stable. Les lettres subissent des modifications et des distorsions, la forme de la lettre et son orientation spatiale ne sont pas stables dans le temps.

5. La phase précalligraphique (de 5-6 ans à 8-9 ans)

L'enfant est incapable de respecter les exigences des normes calligraphiques. Les traits droits sont cassés, arqués, tremblés ou retouchés. Les courbes sont cabossées, anguleuses, mal fermées ou trop fermées. La dimension des lettres et leur inclinaison sont mal contrôlées. Les liaisons entre les lettres sont difficiles ou maladroites. Les lignes d'écriture sont cassées, ondulent, montent ou plus souvent descendent. Les marges sont absentes, irrégulières ou excessives. Ces difficultés sont liées à une incapacité motrice de type maturationnel et pas seulement à un manque d'exercice de l'écriture. La prise du crayon adulte, sous forme de tripode (opposition pouce-index et support du majeur en extension), est quasiment atteinte à l'âge de 6 ans. Ce sont les mouvements des doigts et du poignet qui produisent les traces graphiques. Une diminution de la taille de l'écriture est observée entre 7 et 9 ans, et entre 8 et 9 ans la vitesse augmente de 25 caractères écrits par minute en moyenne à 37 caractères environ.

6. La phase calligraphique infantile (de 8-9 ans à 12 ans)

L'écriture s'assouplit, se régularise et les lettres sont davantage liées. Les lettres correspondent quasiment aux normes imposées par la calligraphie. Les lignes sont droites et régulièrement espacées. Entre 9 et 10 ans, la durée et le nombre de pauses se réduisent. Dès 10 ans, la trajectoire des lignes d'écriture et la durée des pauses atteignent le niveau des adultes grâce à une représentation interne des mouvements.

Entre 10 et 11 ans, peu de changements apparaissent. La durée, la longueur, la pression et la vitesse restent stables. La perte de précision qui semble être liée au changement de stratégie est compensée vers 11 ans, car les différents indices de mesure de l'écriture s'améliorent encore. En revanche, la vitesse d'écriture continue de croître. Entre 11 et 12 ans, l'enfant peut augmenter la taille de son écriture, il augmente aussi sa vitesse : à 11 ans, il écrit 57 caractères en une minute, tandis qu'à 12 ans, il en écrit 62.

7. La phase postcalligraphique (à partir de 12 ans)

Entre 12 et 16 ans, apparaît une « crise de l'écriture » car les exigences du milieu changent. L'écriture calligraphique infantile est trop lente pour traduire une pensée qui s'assouplit et s'enrichit, appuyée par une maîtrise de langue accrue. Cette lenteur d'écriture ne permet pas la prise de notes utilisée au lycée et dans l'enseignement supérieur. Elle est aussi peu économique en temps et en énergie. Le sujet cherche donc à lier plus et mieux les lettres entre elles. Il les dépouille de tout ornement et de détails inutiles à leur identification (par exemple, il supprime les boucles des « r »). Il s'affranchit des normes calligraphiques enfantines. L'écriture se personnalise. Ce phénomène apparait chez les filles dès 10 ans.

En pratique

• Le crayon à papier n'est pas forcément le meilleur outil pour apprendre à écrire. Il faut appuyer, la lisibilité n'est pas toujours bonne, le gommage peut aboutir à des désastres… Le feutre fin est recommandé car il glisse sur la feuille, fait des traits contrastés et permet de voir la correction des erreurs (pas de gommage possible) et les progrès.

Dès la maternelle, il faut que les enfants apprennent à faire la distinction entre dessin et écriture. Les exercices proposés ne doivent donc pas partir du dessin pour entraîner l'écriture. Il faut au contraire bien les différencier pour que l'enfant comprenne le statut particulier de l'écriture. Dessiner des ballons n'apprend pas à faire des « o ». La lettre implique une taille et un déroulement du tracé (de haut en bas et de gauche à droite) nullement indispensables dans le dessin.

Exécuter avec de grands gestes les lettres en décrivant le mouvement et demander aux enfants de reproduire le geste pour mémoriser l'enchainement des directions. Quand il doit écrire une lettre l'enfant énonce (dans sa tête) la séquence (je monte, te vais à gauche, je redescends…). Les modèles dynamiques (guider la main de l'enfant) sont très efficaces pour les enfants en difficulté.

• Pour les liaisons entre lettres, il est intéressant de proposer pour commencer des mots qui s'écrivent sans lever le crayon comme « rire », « les »… Le freinage peut être entrainé en faisant écrire des enchainements tels que « lelele », « bibibi »…

• Le fait de commenter la manière de former les lettres est plus efficace que de proposer seulement un modèle visuel.

• L'apprentissage des lettres de manière visuo-haptique facilite non seulement la lecture mais aussi l'écriture. Suivre les lettres en relief avec le doigt aide à mémoriser le geste qu'il faut faire pour les écrire.

L'inclinaison de la feuille facilite l'écriture (haut vers la gauche pour les droitiers). Il est aberrant de demander aux enfants d'écrire la feuille bien droite alors que les adultes expérimentés sont gênés par cette position qui bloque le bras. L'inclinaison de la feuille est capitale pour les gauchers qui ne devraient jamais apprendre à écrire la feuille droite, car en avançant sur la ligne, leur main masque ce qui vient d'être écrit. C'est pour cette raison que de nombreux gauchers adoptent la position du poignet tordu, pour avoir la main au-dessus de ce qui est écrit. Il suffit d'incliner le haut de la feuille vers la droite pour que ce problème disparaisse.

Un enfant qui a des difficultés dans l'apprentissage de l'écriture doit faire l'objet d'un bilan. Si la cause de la dysgraphie est d'origine motrice (hypertonie par exemple) ou due à un problème de structuration de l'espace, le fait de donner des lignes d'écriture en plus ne fera qu'aggraver le problème et maintiendra l'enfant dans une situation d'échec.

La grapho-motricité a des répercussions sur l'expression : transcrire le langage oral à l'écrit a un coût cognitif et interfère avec la composition du texte. Ainsi, un texte sera meilleur lorsque les enfants n'ont pas à l'écrire. On comprend alors qu'un enfant qui a des difficultés d'écriture sera particulièrement pénalisé lorsqu'il devra rédiger un texte. L'amélioration de la qualité de l'écriture entraîne une meilleure qualité de la rédaction car l'enfant est libéré des contraintes motrices et dispose de plus de ressources attentionnelles et intellectuelles.

• Inversement, les compétences linguistiques ont des effets sur l'apprentissage de l'écriture. En particulier les habiletés orthographiques sont corrélées avec la fluidité de l'écriture.