Dire lire écrire

Le langage

De la naissance à 2 ans

Le développement du langage commence avant la naissance puisque le bébé in utero entend la voix de sa mère (certes déformée et assourdie) et peut en repérer la prosodie (rythme, accent, intonation). Dès la naissance, le bébé saura donc discriminer la voix de sa mère, sa langue maternelle, mais aussi les sons de toutes les langues. Au cours de la 1re année déjà, ces capacités diminuent. Les nourrissons se spécialisent en fonction de la langue qu'ils entendent. Le même phénomène se produit pour la production.

Depuis 1971, on sait que les bébés discriminent des syllabes proches comme « pa » et « da ». Les distinctions qui existent dans toutes les langues sont perçues, alors qu'ensuite, seules celles appartenant à la langue maternelle et/ou celle qui a été apprise avant 7 ans sont perçues. Par exemple, les sons « r » et « l » (deux consonnes constrictives) font l'objet d'une distinction en français, pas en japonais. À 6 mois, les bébés américains et japonais distinguent les deux sons (entre 60 et 70 % de bonnes réponses). À 12 mois, les bébés américains distinguent encore mieux ces sons (près de 80 % de bonnes réponses), alors que les petits japonais ne les distinguent nettement moins (− de 50 % de bonnes réponses).

Le babillage à partir de 2 mois, grâce à la production de syllabes de plus en plus différenciées, va servir de base aux premiers dialogues avec les adultes et permettre ainsi d'apprendre une des bases de la communication : l'alternance des messages. Les deux partenaires ne s'expriment pas en même temps, mais successivement. Les tours de paroles se mettent en place vers 3-4 mois.

Entre 6 et 8 mois, il existe une période sensible au cours de laquelle il est très important de beaucoup parler aux bébés pour qu'ils apprennent à discriminer les sons dont ils auront besoin pour produire les mots de leur langue. C'est d'ailleurs à cette période que commencent de s'activer les zones motrices du langage dans le cerveau, alors que jusqu'alors seules les zones de perception réagissaient. En même temps, l'enfant s'exerce à prononcer différents sons faisant partie ou non de la langue qu'il entend. Le renforcement par l'entourage des sons uniquement présents dans la langue maternelle conduit le bébé à sélectionner des sons qu'il entend fréquemment, aboutissant à la production des premiers mots. Ceux-ci sont prononcés entre 9 et 11 mois et sont souvent constitués par la répétition d'une syllabe (« mama », « baba »…). Avec un seul mot l'enfant dit beaucoup plus et la phrase implicite est comprise grâce au contexte. « Pa(r)ti » désignera aussi bien le parent qui sort du domicile que de l'oiseau qui s'envole ou de la télévision que l'on vient d'éteindre (il n'y a plus d'images).

Ensuite, l'association de deux mots (entre 18 mois et 2 ans) traduit non seulement l'enrichissement du vocabulaire mais aussi l'application de règles repérées dans la langue parlée par les adultes. L'association de ces deux mots se fait toujours selon le même principe : un mot sert à spécifier la relation sémantique avec le deuxième mot. Par exemple, le mot « encore » peut être suivi de mots très variés mais il marquera toujours la récurrence ; « apu » (il n'y a plus) marquera la disparition…

Le répertoire lexical

Le développement du système lexical d'un enfant est dû à sa capacité à extraire implicitement des régularités statistiques de son environnement langagier. Il comprend que tel assemblage de sons est toujours associé au même objet ou à la même situation.

La production des premiers mots débute aux environs de 11-13 mois. Vers 1 an le bébé connaît environ 50 mots. Ce nombre s'accroît lentement puis s'accélère vers la fin de la 2e année (environ 200 mots). Le nombre de mots produits par les enfants de 24 mois peut aller de 100 (10 %) à 550 (10 %).Vers 18-20 mois, on assiste à une explosion lexicale qui se traduit par l'acquisition majoritaire de substantifs (entre 4 et 10 mots nouveaux par jour). Ensuite, ce sont les verbes et les adjectifsqui se développent. Quand le lexique atteint 400 mots, les mots grammaticaux se multiplient.

Vers 3 ans, l'enfant connait environ 1 000 mots, vers 6 ans, entre 2 500 et 3 000 mots. On considère qu'un adulte connait entre 25 et 40 000 mots (les écrits pour adultes en comportent environ 73 000).

Entre le CE1 et le CM2, le vocabulaire augmente d'environ 1 300 mots par an. Le nombre de mots appris chaque année est supérieur de 50 % environ à ce qu'il était en moyenne entre 1 an et 7 ans. Toutefois, la connaissance de ces mots n'implique pas toujours une définition précise de ceux-ci. Des mots qui semblent familiers aux adultes peuvent avoir un sens très approximatif pour les enfants. Ainsi le verbe « oser » n'est défini qu'en CM2.

On peut donc estimer que le vocabulaire connu par les enfants d'école primaire correspond à environ 1 900 mots en CP, 2  en CE1 et 4 900 en cycle 3.

Les premières phrases (à partir de 2 ans)

Les mots sont maintenant accompagnés de leur déterminant (article, pronom) et suivis de verbes dont la maîtrise de la conjugaison va s'étendre sur plusieurs années.

Le groupe verbal

À partir de 3 ans, plusieurs temps commencent à être utilisés : impératif, présent, infinitif et passé composé. L'utilisation correcte de ces temps est en place vers 4 ans-4 ans et demi. Le futur est d'abord exprimé sous forme périphrastique (semi-auxiliaire « aller » suivi du verbe à l'infinitif). En langage parlé le futur simple est généralement exprimé sous la forme « je vais manger », plutôt que « je mangerai », temps utilisé à partir de 6 ans.

Là encore, l'enfant fait preuve de repérages de règles dont la généralisation peut l'amener à commettre des erreurs. Ainsi, le fait que « vendre » donne au participe passé « vendu », « tendre, tendu » pourra inciter à dire « prendu » pour le verbe « prendre ». Les nombreuses irrégularités des verbes en français ne simplifient pas la tâche de l'apprenti.

Entre 3 et 6 ans, le passé composé est employé dans le cas d'un délai temporel long entre l'action et le moment où on la raconte et pour exprimer le résultat de l'action ; sinon l'enfant utilise le présent.

Groupe nominal

L'utilisation correcte des articles définis et indéfinis se fait vers 6 ans. Les premiers pronoms personnels sont logiquement ceux qui concernent les première et deuxième personnes vers 3 ans (« je », « tu », « toi »), puis apparait la troisième personne (« il », « elle ») puis les autres (« nous », « on »). L'acquisition des adjectifs possessifs se fait dans le même ordre mais un peu plus tardivement (« mon », « mien », « ton », « tien », « son », « sien »). Pour les pronoms possessifs, il faut attendre 5 ans pour que soient utilisés « le mien », « le tien » et 6 ans pour « le sien », « le nôtre », « le vôtre », « le leur ».

Des prépositions sont acquises dès 2 ans (« de », « à », « pour »). Mais il faut attendre entre 3 ans et 4 ans pour la maîtrise des prépositions de lieu (« dans », « sur », « sous », « près de », « avec ») et 4-5 ans pour les adverbes et les prépositions de temps (« aujourd'hui », « hier », « demain », « maintenant », « tout de suite » ; « avant », « après », « pendant »).

L'expression de la temporalité et celle de la causalité sont étroitement liées dans le développement cognitif et l'acquisition linguistique de l'enfant.

Les phrases

Dès 2 ans l'enfant a compris qu'il existait différentes modalités : impératif, affirmatif, interrogatif. Les moyens de les exprimer vont évoluer avec l'âge. Au départ, l'enfant ne va utiliser que l'intonation. À partir de 3 ans apparaissent les pronoms interrogatifs (« qui », « quand », « pourquoi »…). Ils utilisent aussi la locution « est-ce que » pour formuler des interrogations.

Les subordonnées apparaissent dès le début des phrases (2 ans et demi-3 ans). Elles sont souvent introduites par la conjonction « parce que ». Mais « jusqu'à ce que » n'est employé qu'entre 6 et 7 ans.

L'augmentation du lexique

Elle s'appuie avant tout sur la catégorisation, mémoire sémantique plus puissante que la mémoire lexicale.

Les expressions idiomatiques commencent d'être comprises vers 6 ans mais s'appuient sur le contexte plus que sur la connaissance de la convention linguistique (« vider son sac », « remettre les pendules à l'heure », « se casser le nez »…). Ce n'est que vers 10-11 ans que les enfants comprennent la signification conventionnelle.

Apprendre à parler c'est d'abord apprendre à communiquer

L'enfant n'apprend pas le langage. Il apprend à utiliser un outil indispensable pour communiquer avec son entourage.

Au-delà cette évidence, cet objectif implique la mise en œuvre de différentes règles. Si elles sont implicites, elles n'en sont pas moins utilisées de manière très efficace à un âge précoce. Prenons l'exemple des demandes. Au début, elles sont formulées sous forme d'ordres (« donne », « veux ça »). Sous la pression des adultes qui apprennent les règles d'usage (« on ne dit pas : je veux ! »), les enfants apprennent à formuler les demandes de manière de plus en plus implicite. Une fillette de 4 ans ayant des difficultés pour terminer son jeu de construction ne formulera pas directement une demande d'aide, mais dira « Je n'arrive pas à finir ». Ce constat sous forme d'affirmation est une demande déguisée. Ensuite, l'enfant est capable de décontextualiser ses demandes. Elles ne feront pas directement référence à ce qui se passe ici et maintenant.

Chez les petits, l'apprentissage de la langue passe obligatoirement par des interactions dans lesquelles l'adulte répond à l'enfant, corrige et enrichit directement ses propos. C'est encore plus vrai pour l'apprentissage d'une deuxième langue dont l'acquisition devrait se faire dès l'école maternelle, à l'âge où l'imprégnation se fait d'autant plus facilement que le cerveau est encore suffisamment flexible pour produire et mémoriser des sons non familiers.

P. Kuhl a montré que de jeunes enfants américains soumis à l'apprentissage du japonais n'apprennent pas quand le programme est présenté sur un ordinateur (qui pourtant les captive), alors qu'ils apprennent lorsque c'est un adulte qui parle avec eux. Dans les deux cas, il s'agissait de la lecture d'une histoire.

Parler ce n'est pas seulement communiquer

Le langage est impliqué dans la construction de l'image de soi, dans le développement de l'intelligence, dans la socialisation. Les passages à l'acte sont souvent dus à la frustration de ne pouvoir élaborer une réponse verbale.

« La pensée gagne en précision ce que le vocabulaire gagne en variété. Comment penser avec des concepts mous et flottants ? Comment penser quand les mots manquent ? »
J. de Romilly, discours académique prononcé lors du 300e anniversaire du Dictionnaire, 26 mai 1994.

L'école joue un rôle primordial dans l'apprentissage des différentes conduites discursives : décrire, raconter, expliquer, prescrire, convaincre, dialoguer, jouer avec la langue…

Raconter une histoire fait l'objet d'un apprentissage et la même série d'images ne produira pas la même réponse selon l'âge. Les petits (vers 4-5 ans) décrivent chaque image individuellement sans exprimer de lien entre elles. Ce n'est qu'ensuite qu'ils marquent ce lien grâce notamment à l'usage de l'anaphore (le même pronom permet de comprendre que le personnage est toujours le même) et des marqueurs temporels (« et puis », » et alors »…). Le récit s'enrichit avec l'âge et vers 8 ans, les enfants sont même capables d'évoquer des éléments implicites ou de faire des inférences.

Langage et lecture

Les corrélations entre réussite scolaire et connaissances lexicales sont plus élevées qu'entre réussite scolaire et niveau intellectuel (A. Lieury). Les meilleurs prédicteurs des difficultés de lecture en fin de CE1 sont le niveau de vocabulaire, de phonologie et de langage oral à l'entrée en CP (étude DEP, 2003, n° 5).

Les enseignants utilisent un langage beaucoup plus riche et aux fonctions plus variées que celui des milieux socioculturels défavorisés. Ils privilégient les échanges avec les enfants qui ont un bon niveau de langage, le plus souvent sans en être véritablement conscients. Le retard des enfants en difficulté n'est pas comblé et ils présentent des difficultés de compréhension à l'oral qui constituent un handicap majeur pour l'apprentissage de la lecture : la reconnaissance des mots ne suffit pas pour savoir lire, il faut aussi donner du sens à ce qu'on lit. Lire requiert également la maîtrise de la syntaxe. Là encore, les enfants élevés dans un milieu au langage pauvre, n'auront qu'une connaissance réduite des différentes formes de construction des phrases.

En pratique

• L'enfant apprend à parler en respectant des règles qu'il a détectées inconsciemment en repérant des régularités dans les propos qu'il entend et plus particulièrement dans ceux qui lui sont destinés. Cette syntaxe implicite sera rendue explicite par l'école où les enfants apprennent le statut des différents composants de la phrase et les fonctions du langage. On comprend que cet apprentissage n'a de sens que si les enfants ont un vocabulaire suffisant et s'ils ont l'habitude d'être confrontés à des formes de langage variées. Les enfants issus de milieux socio-culturels défavorisés ont souvent un langage pauvre en vocabulaire et peu élaboré car ils sont eux-mêmes confrontés à ce type de langage. Un des objectifs de l'école maternelle est de permettre à ces enfants d'acquérir un répertoire expressif plus riche, nécessaire pour qu'à partir du cycle 2, les enfants soient en mesure de répondre aux exigences des programmes scolaires.

• C'est en petite et moyenne section de maternelle que les activités visant à enrichir le langage doivent être particulièrement proposées. L'exposition à une langue élaborée ne suffit pas. Il faut que l'attention de l'enfant soit attirée sur les mots et leur sens, l'exactitude de la construction des phrases au sein de véritables interactions conversationnelles.

• Seul le travail en petits groupes permet aux enfants de progresser. Des expériences comme celle de « Parler bambin » et « Parler » (Dr. Zorman) ont fait leur preuve. Le premier s'adresse aux enfants dès 18 mois. Trois fois par semaine, des groupes de 2 ou 3 enfants bénéficient d'un entraînement qui dure environ une vingtaine de minutes. En dehors de ces séances, l'objectif est de les obliger le plus possible à parler (notamment en les mettant en situation de devoir demander quelque chose). Les parents doivent également être impliqués pour développer des échanges avec leur enfant à la maison.

• Le programme « Parler » s'adresse aux enfants à partir de la grande section. Ces entraînements reposent sur un enseignement explicite et systématique de la conscience phonologique, du code alphabétique, de la compréhension et du vocabulaire. Ils sont complétés par une formation des enseignants et des rencontres avec les parents pour leur donner des indications afin de mieux stimuler le développement du langage. Les enseignants sont incités à s'adresser à chacun des enfants de la classe et pas seulement ceux qui parlent ; à laisser le temps aux enfants de formuler une réponse (ne pas le faire à leur place) et à la corriger et l'enrichir si besoin est ; à poser surtout des questions qui obligent les enfants à formuler une réponse. Des livres (imagiers notamment) et des jeux sont proposés aux parents pour servir de supports aux interactions. Dans beaucoup de familles, il n'y a pas de livres et les échanges avec les parents sont limités aux activités quotidiennes. Le dialogue avec les parents leur permet de comprendre l'importance de jouer, lire des livres et dialoguer avec leur enfant non seulement pour la réussite scolaire mais aussi pour leur développement en général.